Gregory Pons est l'un des journalistes les plus connus dans l'industrie de Swisswatch, sa lettre d'actualité, Business Montre est souscrit et est lu par pratiquement toute l'industrie francophone. Sa franchise ne le rend pas toujours populaire mais personne ne peut nier la profondeur de sa connaissance et de sa compréhension de l'industrie horlogère.


1.  Quel Ă©tait la profession de votre père, votre mère?  DĂ©crivez brièvement votre enfance.

Je suis issu d’une famille de militaires français, qui ont longtemps servi dans les « colonies » de l’ex-Empire française (principalement en Afrique), avec un berceau rĂ©gional en Gascogne oĂą mes ancĂŞtres – artisans, paysans, hobereaux et poètes gascons – peuplent les cimetières des confins de la Bigorre, du BĂ©arn et de l’Armagnac depuis au moins cinq siècles. Voire sans doute davantage, mais les guerres de religion et la guerre de Cent Ans ont dĂ©truit toutes les archives qui avaient Ă©chappĂ© aux Anglais pillant le reste quand ils ont abandonnĂ© l’Aquitaine. Dans nos familles, toujours entre deux affectations gĂ©ographiques, les femmes ne travaillent pas et elles Ă©duquent les enfants. J’ai Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans un SĂ©nĂ©gal de carte postale, par un « boy » bambara nommĂ© Coulibaly, avec le soleil, la plage, les copains noirs, les manguiers, les bananiers, les baobabs : du coup, je me sens plus SĂ©nĂ©galais que Français. J’ai le mĂŞme lien affectif avec le Maroc, oĂą s’est dĂ©roulĂ©e une autre partie de mon enfance, entre Rabat et Meknès : mon grand-père, mon père et mon frère sont nĂ©s lĂ -bas ! Bref, je suis un expatriĂ© chronique et un exilĂ© permanent…

2.  Enfant, aviez-vous une ambition particulière ? Que vouliez-vous faire?

J’ai toujours rêvé et je rêve toujours d’être archéologue, ce qui dénote un très ancien rapport particulier avec le temps. Je ne désespère pas de revenir un jour à ces premières amours historiques, où je décèle une passion inchangée pour raconter des histoires et donner un sens au temps qui passe – qu’on le mesure avec des mouvements horlogers ou avec des vestiges exhumés au pinceau et au scalpel. Enfant, la seule invention que je voulais réaliser était une machine à remonter le temps, qui m’aurait permis d’empêcher l’humiliation de Vercingétorix à Alésia, de libérer Jeanne d’Arc de son bûcher rouennais, d’accompagner Bonaparte dans sa traversée du pont d’Arcole et de servir dans les crapouillots avec mon arrière-grand-père, pendant la bataille de Verdun, en 1917…

3. Quel est votre premier souvenir d’enfant?

Les souvenirs dakarois sont plus tardifs, mais je devais quatre ou cinq ans quand je me relevais, la nuit, au Maroc, pour me glisser hors de ma chambre et rejoindre le souk du douar voisin, avec ses fumĂ©es de mouton rĂ´ti, ses lampes Ă  pĂ©trole, ses parfums d’épices, de miel et de menthe, ses relents de suint et de cuir, ses tentes bariolĂ©es, mais aussi le sourire des chibanis qui me laissaient trotter librement parce qu’ils avaient repĂ©rĂ© que mon père me suivait discrètement, Ă  distance, pour savoir comment je me dĂ©brouillais dans cette nuit marocaine. Impossible d’oublier ces sensations fortes, ces culeurs et ces odeurs, quand un bambin europĂ©en aux mèches blondes [si, si, j’ai les photos] faisait sans peur et sans reproche l’apprentissage de la libertĂ© et de l’amitiĂ© entre les peuples…

4.  Avez-vous exercĂ© une autre profession ? laquelle?

En plus du mĂ©tier militaire (parachutiste) et avant de « faire » du journalisme, j’ai tâtĂ© de plein d’autres mĂ©tiers, ne serait-ce que pour financer mes Ă©tudes : dĂ©chargeur de camions de caisses de whisky dans les entrepĂ´ts de Bercy, Ă  Paris ; enquĂŞteur pour des Ă©tudes de marchĂ© sur les bonbons KrĂ©ma (avec saisie des donnĂ©es sur cartes perforĂ©es, longtemps avant les ordinateurs personnels) ; veilleur de nuit chez Banania ; convoyeur de fonds pour la Poste ; laveur de carreaux en usine ; conseil en communication politique ou colleur d’affiches pendant les campagnes Ă©lectorales…

5.  Qu’est-ce qui vous a fait choisir le mĂ©tier d’horloger ? Pour qui avez-vous travaillĂ© dans le passĂ© ? Qu’est-ce qui vous a dĂ©cidĂ© Ă  choisir votre voie ?

J’ai toujours aimĂ© Ă©crire et c’est Ă  peu près la seule chose que je sais faire. Ce qui m’a le plus influencĂ© pour faire mĂ»rir ma vocation [pas d’autre mot] de journaliste, c’est sans doute la lecture de Paris-Match dans les annĂ©es 1960 – les annĂ©es de la guerre du Vietnam, des mercenaires en Afrique, des festivals hippies aux États-Unis, des contestations Ă©tudiantes en Europe. L’autre influence, c’est la lecture passionnĂ©e de la ComĂ©die humaine de Balzac : un choc pour l’écriture et un vertige pour la vĂ©ritĂ© sociale. Quand on dit Ă  un père officier qu’on veut devenir journaliste, c’est le malaise : il a fallu que je me dĂ©brouille tout seul, avec un premier article publiĂ© quand je n’avais pas dix-huit ans et que je hantais dĂ©jĂ  les rĂ©dactions. Ensuite, après un dĂ©tour prolongĂ© par le 1er RĂ©giment de parachutistes d’infanterie de marine (devise : « Qui ose gagne »), ce sera Sciences-Po et l’école de journalisme, rue du Louvre. Puis, ce sont de multiples rebonds rĂ©dactionnels et, dans les annĂ©es 1990, la rencontre avec mon ami Stephan Ciejka (le patron de La Revue des Montres), qui m’a poussĂ© Ă  Ă©crire mes premiers articles sur les montres avant de me propulser Ă  100 % dans le journalisme horloger…

6.  Quel a Ă©tĂ© votre pire job ?

Incontestablement, le nettoyage des forges dans les usines d’outillage Facom, en banlieue parisienne : une épaisseur de dix centimètres de suie à récurer sous des toitures en vitrages qui faisaient des centaines de mètres carrés. Le tout en pleine chaleur estivale, pendant des semaines ! Une poussière grasse qui s’infiltrait partout et qui résistait aux douches, d’épuisantes journées de huit heures, mais une découverte émerveillée du monde ouvrier et du peuple française dans ce qu’il a de pire et de meilleur…

7.  Quel a Ă©tĂ© le moment le plus difficile dans votre vie, et comment l’avez-vous surmontĂ© ?

Le ciel m’est tombĂ© sur la tĂŞte quand j’ai dĂ©couvert que ma myopie prononcĂ©e m’empĂŞchait d’intĂ©grer ce qu’on n’appelait pas encore les « forces spĂ©ciales » françaises, la seule condition militaire qui me paraissait digne du jeune homme motivĂ©, intelligent et musclĂ© que j’estimais ĂŞtre. Pas question de porter des lunettes dans les commandos ! C’est toute une orientation de vie qui se trouvait remise en cause. Sans me dĂ©courager, j’ai donc appris par cĹ“ur le tableau optomĂ©trique du test de prĂ©sĂ©lection (les lettres Ă  Ă©noncer sur l’échelle Monoyer, de MRT en minuscule Ă  ZU en majuscule) et j’ai pu tout de mĂŞme m’engager dans les parachutistes, mais avec la certitude que je ne pourrais pas y faire une longue carrière. Il m’a donc fallu ensuite retrouver les bancs de Sciences-Po et de l’école de journalisme, oĂą mon brevet parachutiste ne m’était plus d’une grande utilité…

8.  Qui a eu la plus forte influence sur vous? Quelles sont vos plus grandes inspirations?

Dès l’âge de quatorze ans, la lecture de Balzac m’a incendiĂ© et le feu couve toujours : je fais aujourd’hui collection des diffĂ©rentes Ă©ditions de ses Ĺ“uvres complètes. Ajoutons-y Alexandre Dumas et Jules Verne pour le goĂ»t du rĂ©cit, en plus de Choderlos de Laclos pour le culte des Liaisons dangereuses, Paul Morand pour l’élĂ©gance elliptique et l’Antoine Blondin du Singe en hiver pour la dignitĂ© dans la dĂ©sespĂ©rance. Ensuite, il y a la cristallisation d’une Ă©thique personnelle, avec des personnages comme le gĂ©nĂ©ral De Gaulle (celui de Londres plus que celui de l’ÉlysĂ©e, dont j’ai croisĂ© le regard, un jour, Ă  Dakar) et des hĂ©ros comme Henry de Bournazel ou HonorĂ© d’Estienne d’Orves aussi bien que le colonel Jeanpierre du 1er REP (mort au combat en AlgĂ©rie). Pour les idĂ©es, un peu de Proudhon pour la vraie anarchie et un peu de Thoreau pour le libertarisme, mais toujours beaucoup d’Homère parce que rien n’a changĂ© depuis l’Iliade et l’OdyssĂ©e (que je relis toujours en e-book sur mon tĂ©lĂ©phone). On ne devient pas journaliste sans aimer Gaston Leroux et sans respecter Albert Londres, mais que de soirĂ©es arrosĂ©es Ă  Ă©couter les « anciens » grands reporters de guerre en Indochine ou en AlgĂ©rie raconter leurs campagnes dans les bistrots autour du Figaro â€“ surtout quand on arrive trop tard sur le front Ă©ditorial, pile entre la fin de la guerre du Vietnam et la première Guerre du Golfe...

9.  De quoi ĂŞtes-vous le plus fier?

Aucune fiertĂ© personnelle si je me jauge avec l’échelle de mes ambitions initiales (devenir un grand reporter de guerre), mais une certaine satisfaction intime si je me juge par rapport Ă  mes « confrères » perroquets et par rapport Ă  mes premiers engagements Ă©thiques : vivre de mon Ă©criture, rester libre et ne jamais accepter le moindre collier autour du cou. Il me semble avoir rĂ©ussi Ă  imposer dans le monde horloger une certaine idĂ©e de l’indĂ©pendance Ă©ditoriale et une libertĂ© de parole, assortie d’un traitement original de l’actualitĂ© dont Business Montres tĂ©moigne. C’est peu et cela n’a qu’une valeur dĂ©risoire aux yeux de l’histoire, mais c’est beaucoup Ă  mes yeux et Ă  ceux de mes fidèles lecteurs…

10.  Quels conseils donneriez-vous Ă  un jeune de  20 ans qui dĂ©sire suivre une voie semblable Ă  la vĂ´tre ?

Une maxime bien française : « Bien faire et laisser braire »*. Comme dit le poète RenĂ© Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. Ă€ te regarder, ils s’habitueront ». Je n’aurais jamais pu lancer Business Montres si j’avais dĂ» Ă©couter les conseils des uns et les mises en garde des autres…

* something as : « Do well and dread no shame or « Get the job done and let them howl »

11.  Nommez trois choses que vous aimeriez accomplir

1) Essayer de trouver un jour un horloger qui dise sincèrement la vérité…

2) Essayer de comprendre comment fonctionne le cerveau féminin et ses infinis mystères…

3) Essayer d’écrire une bonne chanson (c’est pratiquement la seule discipline d’écriture que je n’ai pas réussi à pratiquer)…

12.  OĂą pensez-vous que l’industrie va ĂŞtre dans 10 ans?

Une seule certitude : l’industrie horlogère de 2027 n’aura plus rien Ă  voir, dans son organisation et dans ses productions, avec sa configuration actuelle. Tout aura changĂ© : les acteurs, les marques, les montres, les prix, les circuits de commercialisation, les clients, les motivations d’achat et tout le reste. Une intuition : cette industrie va se reformater autour de deux pĂ´les, avec un paysage en forme de sablier. Polarisation vers le haut, Ă  des prix Ă©levĂ©s : une ou deux poignĂ©es de grandes marques globalisĂ©es, avec quelques ateliers de crĂ©ateurs et d’artisans pour les derniers collectionneurs. Polarisation vers le bas : une nuĂ©e de petites marques hyper-crĂ©atives mais accessibles, plus ou moins pĂ©rennes, sinon franchement Ă©phĂ©mères, qui seront souvent connectĂ©es, reliĂ©es aux tendances de la mode ou tentĂ©es par le design. La « moyenne gamme » mainstream aura disparu…


 Gregory Pons  www.businessmontres.com